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Sous la peau de Carthage, le port d'Hannibal renaît

  • erictreguier
  • il y a 3 jours
  • 3 min de lecture

À Carthage, il suffit de plonger la main dans la vase pour sentir battre un cœur très ancien. Sous les eaux calmes du bassin circulaire, là où les touristes voient une simple étendue d'eau, les chercheurs découvrent un paysage sous-marin vieux de deux mille ans et un port antique qui n’a jamais cessé de respirer, même étouffé sous les sédiments. Depuis peu, grâce aux carottages menés par l’INP, le CNRS et plusieurs universités (voir Ahmed Gadhoum, Jean-Philippe Goiran et Cécile Vittori, 5 septembre 2025, "Sous les eaux de Carthage, la mémoire d’un port millénaire refait surface." ArchéOrient), ce quartier mythique sort enfin de son sommeil. Et ce qu’il raconte est bien plus complexe, plus mouvant, plus fascinant que l’image figée héritée des manuels.


Carottage sur l’îlot de l’Amirauté, près des rampes de halage pour navires de guerre décrites par Appien (Histoire Romaine, VIII, 96) Crédit : J.-Ph. Goiran
Carottage sur l’îlot de l’Amirauté, près des rampes de halage pour navires de guerre décrites par Appien (Histoire Romaine, VIII, 96) Crédit : J.-Ph. Goiran

Un port pour accueillir... "une partie" de la flotte

On croyait connaître le « cothon », ce port circulaire, creusé par les Carthaginois, capable d’abriter 220 navires dans des loges alignées comme les rayons d'une roue. Appien en avait fait une scène presque théâtrale, avec son îlot-amirauté dressé comme un œil au centre du dispositif. Mais les sédiments, eux, ont révélé autre chose. Ils ont confirmé l'existence d'un bassin taillé dans le grès, profond de 3,5 mètres à l’époque antique, parfaitement adapté aux trirèmes rapides et nerveuses de la flotte punique. Ils montrent aussi les cicatrices des siècles : quatre grands curages, des nettoyages profonds entrepris par les Romains puis les Byzantins, qui ont arraché les couches les plus anciennes, effaçant les traces directes de l’époque d’Hannibal.

Le port militaire en... 1906
Le port militaire en... 1906

Une thèse qui fait intervenir le Lac de Tunis

Mais au moment même où la géoarchéologie confirme la nature artificielle et punique de ce bassin, une autre voix s’élève, celle du chercheur indépendant Bouallegue Karim (Bouallegue, Karim. “Reinterpreting the Carthaginian Harbor (Cothon): A New Perspective on Function and Location.” Carthage , 2025). Sa thèse, audacieuse, presque iconoclaste, propose de renverser la perspective : le bassin circulaire n’aurait jamais été le cœur de la flotte, mais un immense atelier de réparation, un sanctuaire, un "neosoikoi" comme l'appelaient les Grecs, où l’on bichonnait les coques et les rames. Le véritable port militaire, selon lui, s’étendait ailleurs. Dans le vaste Lac de Tunis, capable d’accueillir la flotte punique, c'est à dire les 300 à 350 quinquérèmes mentionnées par Polybe. Un lac relié à la mer par des chenaux aujourd’hui comblés, un lac protégé par les mêmes dispositifs défensifs que ceux décrits mille ans plus tard par l'écrivain arabe al‑Bakri.

Une vue de Tunis lors de sa prise par Charles Quint en 1535
Une vue de Tunis lors de sa prise par Charles Quint en 1535

Une ville qui se réinvente

Cette hypothèse ne contredit pas les carottages : elle les prolonge. Car les sédiments montrent bien des phases d’ouverture et de fermeture du bassin, des zones d’envasement différencié, des indices d’un réseau hydraulique plus vaste que ce que l’on imaginait. L’îlot central lui-même, loin d’être un simple décor, apparaît comme un fragment intégré dans cet aménagement. Alors, que reste‑t‑il du vieux récit du port circulaire ? Beaucoup, mais pas tout. Carthage n’était pas un simple rond dans l’eau : c’était un système, un organisme, un archipel d’infrastructures reliées entre elles. Le bassin circulaire en était la pièce la plus spectaculaire, mais peut‑être pas la plus stratégique. Les prochaines campagnes (elle porteront sur le port marchand, sur les anciennes passes, sur les abords du lac...) pourraient bien révéler une Carthage maritime encore plus vaste, plus fluide, plus inventive que ce que l’on avait osé imaginer. Ces travaux montrent que Carthage n'est pas une image figée, mais bien une ville mouvante, amphibie et qui, aujourd'hui comme hier, n’a jamais cessé de se réinventer.

Eric Tréguier

 
 
 

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